3.
Angela arriva avant vingt heures et ouvrit avec sa clé. Ses cheveux dénoués paraissaient d’une couleur différente à la lumière du palier. Peut-être avait-elle une expression nouvelle dans le regard, qu’il ne lui avait encore jamais vue : l’assurance qu’il existait malgré tout un avenir pour eux. Mais il y avait aussi autre chose. L’autre chose. Ce soir, c’était un éclat particulier dans ses yeux, comme si la forte lumière de l’escalier les illuminait par derrière.
Elle enleva ses bottines, éclaboussant d’eau sale le parquet de l’entrée. Winter le vit, mais ne dit rien. Angela suivit son regard et leva les mains au-dessus de la tête.
— Ça ne se reproduira pas, dit-elle.
— Quoi donc ?
— J’ai vu ton coup d’œil.
— Et alors ?
— Comment cela va-t-il finir, dans quel état sera mon parquet quand elle aura emménagé ici pour de bon ?
— Bah.
— Il faut t’entraîner, Erik.
— C’est ça, je pourrais aller chez toi avec des bottes boueuses et me balader sur le lit, sur les fauteuils, partout, avec mes bottes. Exorciser mes appréhensions.
— C’est ce que je disais. Tu dois t’entraîner.
Il lui prit la main et l’emmena dans la cuisine, qui sentait le café et le pain chaud. Sur la table il y avait du fromage de Västerbotten, des radis, du pâté de foie, des cornichons.
— C’est la fête, dit-elle.
— Rustique et simple. Mais élégant.
— Quoi, le pâté ?
— Ça, c’est le côté rustique. Voici l’élégance, dit Winter en prenant un petit saladier sur le plan de travail.
— C’est quoi ? Oh, des harengs de la Baltique. C’est toi qui les as préparés ? Avec la marinade et tout ?
— Ne m’insulte pas.
— Où as-tu trouvé le temps de faire ça ?
— Dans la nuit d’avant-hier, peu avant deux heures. Et maintenant ils sont à point.
— Et maintenant ils sont à point, répéta-t-elle. Il ne manque que l’aquavit, mais on ne doit pas en boire, n’est-ce pas ?
— Toi, non. Moi, j’en prendrais bien un petit verre, mais je suis solidaire. Au moins ce soir.
— Les hommes sont souvent solidaires de leur femme dans cette situation précise.
— Ah bon ?
— Certains prennent même du poids.
— Ne compte pas sur moi.
Morelius se sentait tout ankylosé. Il avait traîné sa raideur de chez lui jusqu’au poste, et elle n’avait pas complètement lâché au cours de la séance d’entraînement physique qui inaugurait le service du soir.
Après, il était resté assis sur le banc devant la rangée de casiers à se masser la nuque en regardant les photos de filles nues scotchées à l’intérieur de celui de Bartram. Des images plutôt innocentes, comme tirées d’un vieux numéro de Cocktail des années soixante. Rien de contemporain. Bartram se cantonnait au passé. Parfois il affirmait que c’était sa femme, sur les photos. Mais Bartram n’avait pas de femme.
Leur emploi du temps tournait sur six semaines. Celle-ci était la dernière de la série. Autrement dit, une soirée de travail supplémentaire ce vendredi, plus celles du samedi et du dimanche, qui l’attendaient comme une menace dans l’ombre. C’était week-end de paye. Les gens avaient déjà commencé à célébrer leur richesse, dehors. Il était vingt heures ou un peu plus et le poste de police avait fermé pour la journée.
— Tu as un torticolis ? s’enquit Bartram.
Il triturait son arme de service, vérifiant l’état de la mécanique avec des gestes routiniers. Son Sigsauer 225 avait encore sa crosse d’origine, en bois. Bartram était capable de disserter longuement sur la perte regrettable du Walther en tant qu’arme de défense, mais pas ce soir. Il était calme et grave, prêt à affronter la nuit et le week-end.
— Juste un peu de raideur, dit Morelius.
— Gaffe aux courants d’air.
— Oui.
— Il faudra que tu restes à l’intérieur.
— Quoi ?
— Les courants d’air. Il y en aura plein en ville, ce soir.
— Bof. Ce sera comme d’habitude.
— C’est week-end de paye, Simon.
Morelius et Bartram descendaient mollement l’Avenue. Certains flics préféraient marcher seuls, et Morelius avait fait partie de ceux-là, mais depuis six mois ce n’était plus pareil. La solitude ne représentait plus une liberté pour lui. Il avait pris peur une ou deux fois. Il avait vu des choses qui l’avaient effrayé.
Une fois, il avait croisé la mort dans le tunnel de Gnistäng, où un jeune couple avait foncé droit dans le mur. Il arrivait juste derrière eux ; il avait tout vu. Comme dans un film. Comme dans un putain de film. C’était réel, et pourtant non. La Mazda s’était soudain déportée sur la gauche. Elle avait percuté le mur dans un bruit atroce de verre brisé, de tôle tordue. Morelius n’était même pas de service, il avait pris sa voiture pour rouler au hasard, comme cela lui arrivait parfois lorsqu’il était de repos. Il avait réussi à piler net et il s’était précipité vers la carcasse où la fille était suspendue avec… avec… et là, il avait vomi devant elle, comme un simple… un simple… et après ça, il avait sorti son portable, mais, au moment même où il composait les chiffres, il avait entendu les sirènes des collègues et de l’ambulance.
Il y repensait maintenant, en passant devant Park pour la deuxième fois. Les beautiful people scintillaient de l’autre côté des vitres du bar et du restaurant. Des femmes. Bartram avait tourné la tête vers elles.
— Gare au torticolis.
— Ha, ha.
— Ça vaut le coup ?
— Il faut compenser en tournant la tête dans l’autre sens.
Morelius suivit le conseil, jeta un regard par-delà les contre-allées et aperçut quelques jeunes. Une des cinquante bandes de jeunes qui débarquaient chaque vendredi soir dans le centre-ville. L’Avenue, cette vitrine de Göteborg, devenait alors un curieux mélange d’élégance entre deux âges, de trentenaires en crise prêts à tout et d’adolescents désespérés.
Les plus bourrés cherchaient le contact, multipliaient les provocations. Les bandes envoyaient le plus chétif au casse-pipe, attendaient, passaient à l’attaque.
Bartram avait lui aussi tourné la tête.
— Elle, je la reconnais.
— Quoi ?
— La blonde, là-bas, dans le groupe.
— Oui.
— La fille de notre pasteur.
— Maria Östergaard.
— Elle s’est vite remise, ma parole.
— Bah, ça fait une semaine. Et je t’avais déjà dit sur le moment que ce n’était pas si grave.
— Mais qu’elle soit déjà de retour sur le pavé. Qu’en dit notre pasteur ?
— Pose-lui la question. Regarde, la voilà.
C’était vrai. Hanne Östergaard arrivait vers eux à grands pas. Ils la virent traverser l’Avenue en courant presque et s’approcher du groupe de jeunes. Elle empoigna la blonde. Morelius entendit leurs voix, mais pas ce qu’elles disaient.
« Maintenant tu rentres avec moi à la maison !
— Ne me dis pas ce que je dois faire.
— Je t’avais demandé de ne pas sortir ce soir.
— Tu veux toujours que je reste à la maison. Arrête ! Lâche-moi ! »
Hanne Östergaard lâcha la veste de sa fille pendant que Maria jetait un regard aux autres, qui avaient fait cercle autour d’elles.
— Je veux juste que tu rentres avec moi ce soir. Ça me rend folle de te voir là. Imagine si… ça recommençait.
— Va te faire voir. Je n’ai même pas pris une bière. Tu sens une odeur de bière ? Hein ?
Elle souffla sur le visage de sa mère. Hanne Östergaard avait fondu en larmes.
— Maria, s’il te plaît. Je veux juste que tu rentres avec moi. Je suis dans tous mes états, tu comprends ?
— Il n’y a pas de quoi, maman. Je suis avec mes potes. Je rentrerai à une heure du mat’, comme on avait dit.
Hanne Östergaard regarda sa fille, le groupe, puis les deux policiers de l’autre côté de l’Avenue. Elle eut un mouvement impulsif, comme si elle allait se précipiter vers eux et exiger qu’ils ramènent sa fille de force à Örgryte.
Pourvu qu’elle ne le fasse pas, pensa Morelius. Mais si ça empire, il faudra bien qu’on intervienne. Il entendit un cri « non ! » et vit la fille se mettre à courir. La bande hésita. Puis un garçon se lança à sa poursuite. Il crut reconnaître celui qui avait fait les cent pas aux urgences une semaine plus tôt. Le groupe se mit en branle en ordre dispersé, comme tiré le long du large trottoir, loin de la femme, qui resta seule.
« Tu penses beaucoup à l’effet que ça va te faire de devenir père ? »
C’était une question déroutante. Comme lorsqu’il conduisait un interrogatoire avec un suspect. Aucune marge pour la réflexion.
— Bien sûr.
— Tu mens.
— Comment pourrais-je mentir ? Ce sera l’événement le plus important de ma vie, si on excepte ma propre naissance.
Il la regarda. Les cheveux tirés en arrière, le léger arrondi du ventre.
— … Et le jour où je t’ai rencontrée, mon amie.
— C’est bien, c’était la bonne réponse. Mais je crois que tu t’inquiètes déjà à l’idée de tout ce qui pourrait mal tourner.
— Tu te trompes, Angela. Je suis un optimiste.
Elle éclata de rire.
— Mais si, protesta-t-il. Dans ce cas précis, je le suis.
— Je crois que tu t’inquiètes déjà en imaginant… notre enfant à quinze ans, en train de traîner sur l’Avenue avec ses copains.
— Arrête ton char.
— Bien sûr que oui.
— Dans quinze ans, l’Avenue n’existera plus.
— C’est l’optimiste qui parle ?
Le portable de Winter sonna. Il était minuit passé de trois minutes. Les rares personnes qui avaient son numéro de portable ne l’appelaient que pour des raisons liées au travail. Sauf Angela, bien sûr. Mais Angela était allongée près de lui, nue, encore toute douce et toute rouge, trois petites perles de sueur à la racine des cheveux.
Et sauf sa mère. C’est le meurtre ou la mère, pensa Winter sans sourire. Il tendit le bras vers la table de chevet.
— Erik ! Dieu merci, tu réponds.
Sa mère était hors d’haleine, comme si elle avait grimpé en courant trois collines à la suite dans son bled espagnol de Nueva Andalucía. Winter entendit le grésillement de la ligne au-dessus de la Costa del Sol.
— Qu’y a-t-il, maman ?
— C’est encore papa. Mais cette fois c’est sérieux, Erik.
L’année précédente, le père de Winter avait été hospitalisé à Marbella ; on soupçonnait un infarctus, mais c’était en définitive une inflammation du muscle cardiaque.
Il n’avait pas revu son père depuis le jour où ses parents avaient plus ou moins fui la Suède avec leur argent. Il n’avait pas souhaité se rendre là-bas un an plus tôt, même s’il avait brièvement envisagé de le faire, et il ne voulait pas le faire maintenant, à moins d’y être absolument contraint.
— C’est encore le cœur ?
— Oh, Erik, il a eu une attaque. Il y a quelques heures à peine. Je t’appelle de l’hôpital. Il est en réanimation, Erik. Erik ? Tu m’entends ?
— Je suis là.
— Il est en train de mourir, Erik.
Winter ferma les yeux, essaya de reprendre son souffle. Calme. Calme.
— Il est conscient ?
— Quoi… Non, non. Ils viennent de l’opérer.
— Ils l’ont opéré ?
— Mais c’est ce que je viens de te dire. Ils ont opéré papa. Une longue opération, pour nettoyer les vaisseaux, je crois.
Angela s’était assise dans le lit en remontant le drap sur ses seins. Elle le regardait d’un air grave. Elle comprenait.
— Tu as téléphoné à Lotta ?
Sa sœur était médecin. Elle parlait un peu l’espagnol. Angela était médecin aussi, mais elle ne comprenait pas l’espagnol. Sa mère parlait l’espagnol, mais il n’était pas sûr qu’elle comprenne ce que les médecins lui disaient. Elle s’y connaissait surtout en vins et alcools. Elle était trop bouleversée, de toute manière. Même si les médecins lui avaient parlé en suédois, elle n’aurait sans doute rien compris.
— Non, je t’ai appelé le premier, Erik.
— Que t’ont dit les médecins ?
— Juste qu’il était encore sous anesthésie.
Elle pleurait dans son oreille.
— Imagine s’il ne se réveille pas, Erik.
Winter ferma les yeux, se vit dans la voiture vers l’aéroport de Landvetter. Se vit dans le ciel. Un ciel bleu par-dessus les nuages. Il regarda sa main. Elle tremblait. Ce sont peut-être les dernières heures, pensa-t-il.
— Je prends le premier avion.
— Mais tu n’auras… pas de place… C’est presque toujours plein… à cette époque de l’année.
— Je m’en charge.
Angela le regardait. Elle avait tout entendu. Il allait s’en charger. Il allait prendre cet avion qui décollerait très tôt. Un autre passager serait contraint de se reposer sur ses clubs de golf en attendant le prochain vol qui lui permettrait d’aller améliorer son handicap sur la Côte du Soleil.